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L’atout généraliste des médias régionaux

OpenSource est un programme de diffusion de contenus institutionnels du groupe ESH Médias. Celui-ci a pour but de donner la parole, de manière récurrente, à des acteurs internes clés spécialistes dans les domaines d’expertise du groupe.

Les savants du Moyen-Âge passaient volontiers pour des érudits omniscients. De nos jours, Internet et les outils numériques donnent à penser qu’un tel savoir est accessible à tous. Or cette illusion n’est pas sans dévaloriser le travail du généraliste, y compris dans le monde de l’information. A nous, médias régionaux, d’en faire une opportunité !

Si vous êtes un usager régulier du rail, vous n’aurez certainement pas manqué cette campagne qui a envahi les gares il y a quelques temps. Pour vanter les mérites des lentilles photographiques incorporées à ses téléphones portables, son fabriquant incitait tout un chacun à participer à un concours d’images digne des professionnels les plus aguerris. Histoire de bien faire comprendre qu’avec le bon « outil » entre les mains, chacun peut prétendre rivaliser avec les meilleurs. D’ailleurs, Martin Scorsese n’a-t-il pas réalisé certaines scènes du film Le Loup de Wall Street uniquement avec un smartphone? C’est dire si le talent cinématographique n’est plus une question d’investissements lourds dans l’appareil de production pour l’étayer. En d’autres termes, n’est pas Martin Scorsese qui veut, mais chacun peut prétendre en devenir l’émule puisque les moyens sont désormais à portée de toutes les bourses (cela crée d’ailleurs le malaise des temps modernes où votre échec à devenir milliardaire n’est dû qu’à votre incompétence).

Course à la spécialisation

Comme il n’y a plus d’outils spécifiques, on aurait ainsi tendance à croire qu’il n’y a plus véritablement de compétences spécifiques. Grâce à la magie d’Internet, à quelques tutoriels bien conçus et une bonne dose d’optimisme, le monde des savoirs est à nos portes. Avant même leur visite chez le médecin, les malades ont posé un diagnostic. Tout détenteur d’un compte Facebook peut s’autoproclamer journaliste pour les « histoires » qu’il raconte. De son côté, Instagram est devenu le réceptacle du génie photographique contemporain. Quant aux bloggeurs et autres influenceurs, ils n’ont plus besoin d’aide pour créer leur propre site tant la démarche s’est banalisée. A l’image des érudits du Moyen-Âge, qui étaient de véritables esprits universels, l’homme moderne entretient l’illusion de pouvoir maîtriser un corpus de connaissances nourri d’Internet et facilité par les moyens numériques. 

Cette évolution, qui fait du quidam un généraliste en toutes choses, a naturellement engendré une spécialisation plus poussée des compétences et des métiers. Non seulement parce que les généralistes professionnels sont aujourd’hui largement déconsidérés, vu la concurrence émergente des nouveaux érudits, mais également parce que le monde a lourdement tendance à se complexifier. Et ce qui est vrai au niveau de la sphère privée l’est d’ailleurs également au niveau international, comme le démontre la structure de production de nombreux biens de consommation. Un smartphone assemblé en Chine intègre ainsi de la recherche et du développement réalisés aux Etats-Unis, des lignes de codes élaborées en France, des puces électroniques « Made in Taïwan » et des métaux précieux extraits en Bolivie. Ce nouveau biais mondial, qui répond parfaitement à la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo, a conduit à une hyper spécialisation de la chaîne de production et à un processus de concentration qui a révélé ses faiblesses et ses dangers lors de la récente pandémie et, depuis peu, avec la guerre en Ukraine.

Les vertus du généralisme

Le monde des médias n’échappe pas à cette tendance. Le journal généraliste, qui cimentait rédaction et publicité pour offrir une seule plateforme d’annonces et d’information, laisse aujourd’hui volontiers sa place à une palette de services différenciés. Le travail journalistique n’est plus cette colonne vertébrale qui fédère un ensemble d’informations issues des divers aspects de la vie sociale et professionnelle. L’agenda culturel gagne son indépendance pendant que l’immobilier s’émancipe et que l’emploi s’internationalise (quel avenir pour les plateforme locales Suisse?). Et l’information tend à se spécialiser comme le démontre la pléthore de périodiques thématiques allant des montres à la cuisine en passant par la psychologie, les préoccupations des retraités et celles des adeptes de la rando ou du VTT.

Que devient le journal régional et généraliste?

Son modèle d’affaires est probablement moins mis à mal par cette course forcenée à la spécialisation. Pour un tel média, ce qui importe tient d’abord et avant tout à sa plateforme d’informations riche et variée, suffisamment bien ancrée dans son environnement immédiat pour qu’elle suscite et encourage les interactions avec son audience. Un tel modèle, aujourd’hui enrichit par la dimension numérique qui gagne l’ensemble des médias, repose sur des valeurs d’échange et de proximité, des valeurs partagées qui reposent sur un langage commun. Or un tel langage n’est pas celui de l’ingénieur qui parle à ses collègues ingénieurs, parfaitement abscons pour qui ne fait pas partie du cénacle. C’est celui du médecin généraliste qui explique une pathologie à son patient, celui du journaliste, plus précisément du « localier », au fait des enjeux régionaux et parfaitement apte à les décrypter. C’est ce rôle et cette mission qui rendent les médias régionaux indispensables à la vie sociale des communautés locales. A n’en pas douter, une opportunité rare dans la cartographie actuelle de l’information au sens large. A nous de la saisir!

Thomas Deillon

Chief Innovation Officer du groupe ESH Médias

Thomas Deillon commence sa carrière par la digitalisation des écoles et mairies de Haute-Savoie avant de créer son entreprise et accompagner plusieurs grands groupes romands à transitionner vers la téléphonie et télévision sur Internet dans les années 2000. Il rejoindra ensuite SITA, leader mondial des télécommunications pour le domaine aérien, en tant que responsable innovation, puis directeur de cabinet du PDG, avant de prendre la responsabilité de la création d’une entité de développement de produits logiciels d’une cinquantaine de personnes à Montréal dans l’analyse prédictive (Smart Airports).

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